| LES ANIMAUX DE LA FERME Personnage A : De la vache au canard, en passant par le cheval, le mouton, le porc, la poule, l'oie, les animaux de la ferme nous sont sympathiques. Hélas, la vie de beaucoup n'est plus ce qu'elle était. Certains sont désormais enfermés dans les élevages concentrationnaires, où ils vivent dans des conditions inhumaines. Mais où sont les fermes d'antan ? Dans l'Aveyron, bovins et porcs occupaient le rez-de-chaussée de la ferme ; le premier étage était envahi par les poules, les oies et les gorets. La promiscuité était encore plus poussée dans les Hautes-Alpes. Pour résister aux rigueurs des durs hivers alpestres, bêtes et gens s'agglutinaient dans la même pièce. Trois ou quatre lits y étaient installés : chèvres et moutons, formant un vrai tapis vivant, s'allongeaient entre eux. Des cochons annexaient les angles de cet étrange dortoir, dont chevaux, vaches et boeufs occupaient le pourtour ; les veaux s'installaient au centre de la pièce. Le résultat est que les animaux domestiques finissaient par être intégrés à la famille. En Normandie par exemple, les bêtes étaient parées de touffes de laine rouge, qui, en cas de décès, étaient remplacées par de la laine bleue. En Wallonie, au matin du 1er Janvier, le fermier ne manquait pas de souhaiter la Bonne année à ses animaux. Ecoutons le cinéaste Raymond Depardon, qui, dans la préface au livre le Droit de l'Animal, évoque la ferme de ses parents : Personnage B : «Tous les animaux avaient un prénom : les vaches, le taureau, les génisses, à l'exception des poules et des lapins, même le cochon avait un surnom. La cour de la ferme résonnait de tous les bruits de la vie, très dense selon les moments de la journée. Personnage A : Et Raymond Depardon raconte : Personnage B : « J'ai été très longtemps chargé de mener le troupeau de vaches jusqu'au pâturage ; corvée que j'exécutais avec plaisir. J'avais l'autorisation de détacher Pernod... » Personnage A : C'est son chien. Personnage B : «...A peine réveillé, je prenais un bâton sans prendre un petit déjeûner. Je dévalais la colline avec lui pour rattraper le troupeau. Je le protégeais du taureau qui n'aimait guère les chiens, lui aussi me protégeait de l'animal qui pouvait devenir violent. Je commentais la course avec un micro imaginaire : le tour de France de la première vache arrivée au pâturage, Pernod était complice ». Personnage A : Les vaches sont beaucoup plus intelligentes qu'on ne le croit. Pour peu qu'on les observe avec amour, on s'aperçoit qu'elles ne sont pas seulement de la « viande sur pieds » ; elles viennent quand on les appelle, et vous suivent comme un petit chien. Voici comment Marcel Aymé décrit un beau boeuf au pelage blanc : Personnage B : « C'était un bon boeuf, un très bon boeuf, même ; doux, patient, laborieux, mais qui avait un peu d'orgueil et d'ambition. Cela se voyait à la façon hautaine dont il dressait les oreilles quand son maître, aux labours, lui faisait une observation. Mais tous les boeufs ont leurs défauts, il n'y en a point de parfaits et celui-là, en dépit de quelques petits travers, était une excellente nature ». Personnage A : L'image du taureau est, en général, assez différente. On attribue au poète grec Théocrite cette description de taureaux consacrés au soleil : Personnage B : « Ils étaient de pelage aussi blanc que des cygnes et parmi tous les animaux à la démarche traînante, ils attiraient l'attention... Entre eux. Par sa vigueur, se distinguait le grand Phaéthon, que tous les pasteurs comparaient à un astre, parce que, quand il marchait au milieu des autres, il resplendissait d'un vif éclat et s'imposait aux regards ». Personnage A : La chèvre -vache du pauvre dit-on-, est un animal bien sympathique. Ecoutons Alphonse Daudet nous décrire celle de Monsieur Seguin : Personnage B : « Ah ! Qu'elle était jolie la petite chèvre de Monsieur Seguin ! Qu'elle était jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils blancs qui lui faisaient une houppelande ! C'était presque aussi charmant que le cabri d'Esméralda, et puis docile, caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans l'écuelle. Un amour de petite chèvre... » Personnage A : Notons à ce propos qu'il existe trois termes pour désigner le petit de la chèvre : chevreau, cabri, biquet ; à vous de choisir. En tous cas, Biquette a fini par sortir du chou, comme le vent de la chanson... A la seule évocation du mouton, les images surgissent en nombre : chien-bélier des Egyptiens, agneau de la Bible, qui est l'image du Christ, moutons de Panurge, etc... Lamartine nous raconte l'amitié d'un chien et d'un agneau : Personnage B : « L'agneau couchait avec le chien sur le pied de mon lit. Ca me faisait tant de gaîté de voir le matin, en me réveillant, ces quatre yeux qui me regardaient amicalement. Et puis, quand j'étais levé, le chien allait à son devoir, à la porte de la cour où à sa niche, et l'agneau me suivant de la cuisine à l'étable, de l'étable au bûcher, du bûcher au grenier, montait et descendait derrière moi les escaliers et ne me quittait pas plus que mes sabots ». Personnage A : S'il y a trois termes pour désigner le petit de la chèvre, le cochon fait encore mieux avec quatre noms : cochonnet, pourceau, porcelet et goret. Contrairement à sa réputation, le porc n'est pas sale ; il est très propre mais, voilà, on le laisse dans sa saleté. Jadis, au Moyen-Age, les porcs vagabondaient librement dans Paris, en compagnie des poules, des oies et des canards, et y jouaient le rôle d'éboueurs. En 1131, les porcs furent bannis de Paris : ils avaient renversé le cheval du fils du roi Louis VI le Gros, qui tomba à terre et fut mortellement blessé. Ecoutons maintenant La Fontaine nous décrire un cochon que l'on conduit à la foire avec d'autres animaux, et qui se doute de quelque chose : Personnage B : « Dom pourceau criait en chemin comme s'il avait eu cent bouchers à ses trousses. C'était une clameur à rendre les gens sourds. Les autres animaux, créatures plus douces, Bonnes gens, s'étonnaient qu'il criât au secours. Ils ne voyaient nul mal à craindre ». Personnage A : Le cheval a toujours tenu une place immense dans l'histoire des hommes. Pensons avec émotion à tous les chevaux qui sont morts au cours des guerres d'autrefois. Lors du percement du tunnel du Saint-Gothard en Suisse, une trentaine de chevaux et de mules tombaient chaque mois d'épuisement. Or, les travaux durèrent dix ans. Faites le calcul. Autre sort assez peu enviable, celui des chevaux qui travaillaient dans les mines. Dans Germinal, Emile Zola nous décrit ainsi Bataille, l'ancien, accueillant Trompette, le nouveau : Personnage B : « Bientôt, Trompette fut couché sur les dalles de fonte, comme une masse. Il ne bougeait toujours pas, il semblait dans le cauchemar de ce trou obscur, infini, de cette salle profonde, retentissante de vacarme. On commençait à le délier lorsque Bataille dételé depuis un instant, s'approcha, allongea le cou pour flairer ce compagnon, qui tombait ainsi de la terre (...) Il lui trouvait sans doute la bonne odeur du grand air, l'odeur oubliée du soleil dans les herbes. Et il éclate tout à coup d'un hennissement sonore, d'une musique d'allégresse, où il semblait y avoir l'attendrissement d'un sanglot. C'était la bienvenue, la joie de ces choses anciennes dont une bouffée lui arrivait, la mélancolie de ce prisonnier de plus qui ne remontera que mort ». Personnage A : Après cette vison assez sombre, une bouffée d'air pur avec La Fontaine qui nous décrit ainsi un espiègle poulain : Personnage B : «Abusant pour jouir, comme on fait à cet âge, Le poulain tous les jours se gorgeait de sainfoin, Se vautrait dans l'herbe fleurie, Galopait sans objet, se baignait sans envie, Ou se reposait sans besoin ». Personnage A : L'âne est un parent pauvre du cheval. Il a eu souvent mauvaise réputation -que l'on pense au bonnet d'âne- ce qui ne l'empêche pas d'avoir beaucoup d'amis. Et il a une grande place dans le Nouveau Testament, depuis la crèche -où il tient compagnie au boeuf- et la fuite en Egypte jusqu'à l'entrée du Christ à Jérusalem, au milieu des rameaux. Florian -notre deuxième grand fabuliste- nous montre un âne agacé par un pasteur qui joue de la flûte. Mais peu après, il trouve une flûte abandonnée dans la campagne : Personnage B : « Notre âne se redresse, Sur elle de côté fixe ses deux gros yeux ; Une oreille en avant, lentement il se baisse, Applique son naseau sur le pauvre instrument, Et souffle tant qu'il peut Ô hasard incroyable Il en sort un son agréable L'âne se croit un grand talent, Et, tout joyeux, s'écrie, en faisant la culbute, « Eh, je joue aussi de la flûte ! » Personnage A : Le mulet est fils de l'âne et de la jument. C'est donc un hybride, qui est toujours stérile, alors que la mule -la femelle- peut parfois être croisée avec un cheval ou un âne. Le croisement inverse (cheval x anesse) donne un bardot ou une bardine. Détail amusant : l'âne est peu attiré par la jument. Aussi a-t-on mis au point une recette pour obtenir l'accouplement : un violoniste joue une partition appropriée. C'est ce que l'on appelle le brelandage. La sobriété du mulet, son pied très sûr en montagne, ont fait sa réputation. Retrouvons Alphonse Daudet qui va nous décrire la mule la plus célèbre de la littérature La mule du Pape : Personnage B : « C'était une belle mule noire mouchetée de rouge, le pied sûr, le poil luisant, la croupe large et pleine, portant fièrement sa petit tête sèche toute harnachée de pompons, de noeuds, de grelots d'argent, de bouffettes ; avec cela douce comme un ange, l'oeil naïf, et deux longues oreilles, toujours en branle, qui lui donnaient l'air bon enfant ». Une poule sur un mur, Qui picore du pain dur ». Personnage A : Ce refrain populaire définit bien l'image traditionnelle et familière de la poule. Elle est très différente de celle -plus impressionnante- du coq. Pourtant, ils sont la femelle et le mâle d'une même espèce. Chantecler, le coq héros de la pièce d'Edmond Rostand, est persuadé que son « cocorico » fait se lever le soleil. Ecoutons-le : Personnage B : « Je me trouve indigne de ma gloire Pourquoi m'a-t-on choisi pour chasser la nuit noire ? Oui, dès que j'ai rendu les cieux incandescents, L'orgueil, qui m'enlevait, tombe. Je redescends. Comment moi, si petit, j'ai fait l'aurore immense ? Et l'ayant faite, il faut que je recommence ? Mais je ne pourrai pas ! Je ne vais pas pouvoir. Je ne pourrai jamais ! Je suis au désespoir ! Personnage A : Une croyance tenace voulait que le chant du coq chassât les fantômes. C'est un coq qui, sur la terrasse d'Elseneur, fait disparaître le spectre du père d'Hamlet, et Shakespeare fait dire à Horatio : Personnage B : « J'ai entendu dire que le coq -la trompette du matin- de son gosier aigu au son perçant réveille le dieu du jour, et qu'à ce signal, dans l'eau comme dans le feu, dans l'air ou sur terre, les esprits errants, qui vagabondent, retournent se cacher ». Personnage A : D'où vient le coq gaulois ? Peut-être seulement d'un jeu de mots, Gallus, en latin signifiant à la fois coq et gaulois. Le canard domestique descend du canard colvert, mais il est souvent supplanté, dans les basses-cours, par le canard de Barbarie ou canard musqué originaire d'Amérique du Sud, et qui se perche dans les arbres. Les deux espèces s'hybrident pour donner un canard mulard. L'oie domestique, elle, est issue de l'oie cendrée. Elle suscite beaucoup d'évocations : oies du Capitole, jeu de l'oie, plumes d'oies (avec lesquelles toute la littérature s'est faite durant des siècles). La pintade est une Africaine. Le dindon, lui, est d'Inde, comme les Indiens et le cochon d'Inde, c'est-à-dire qu'il vient d'Amérique. Edmond Rostand nous le décrit ainsi : Personnage B : « Le dindon porte au bec sa rouge stalactite ». Personnage A : Ses caroncules lui donnent en effet un aspect irréel. Et à son propos, on ne peut manquer d'évoquer le célèbre duo de l'opérette d'Edmond Audran, La Mascotte : Personnage B : «J't'aime mieux qu'mes dindons, ons, ons, J't'aime mieux qu'mes moutons, ons, ons, Quand ils font glou-ou, glou-ou, Quand ils font bêê... FIN |